J'aime mordre le dos des garçons.

Fantasmagorie du samedi.

11 avril 2008

Des fois, il y a

des soirées, comme ça, où tu vis tous tes sourires.

*

- Moi, dit le professeur, et un sourire tendre et timide éclaira ses traits, habituellement austères et calmes, moi, quand je ne dors pas, je me rappelle toutes les années passées avec ma femme. Nous sommes mariés depuis vingt ans. Chaque soir, j'évoque une année, une seule, d'un réveillon à l'autre. Je m'interdis de chercher plus loin; je fais durer le plaisir. Je commence par l'année d'avant cette guerre et, peu à peu, je remonte jusqu'à celle qui a suivi l'armistice et où nous nous sommes rencontrés, ma femme et moi. J'en ai pour vingt soirées. Ensuite, mon Dieu, je recommence. C'est inouï combien de trésors j'arrive ainsi à mettre au jour... Des choses que j'avais oubliées... Des robes qu'elle portait, des airs quelle chantait, les mots de nos enfants... Des instants, aussi... Par exemple, ma petite fille qui entre en courant dans la salle à manger, un jour d'été, vêtue d'un tablier rose. Croyez vous que j'avais oublié ce tablier? Je recrée le passé. Il me semble que je vais le toucher comme... comme un visage... Je me trouve, imaginez-vous, chaque soir plus riche. Je m'aperçois que j'avais une vie si comblée, si pleine. Il faut une circonstance exceptionnelle, une maladie ou une épreuve comme celle que nous traversons, pour nous faire reconnaître cette plénitude de vie.


[Irène Némirovsky]

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